
Demat ! (Bonjour, en breton)
Je suis ravie de vous revoir pour ce petit tour du Festival Interceltique 2026.
Cette année, le thème était la Cornouailles et la Mer Celtique. Depuis ma naissance (il y a de cela quelques décennies), j’ai dû assister au moins à une bonne dizaine de FIL, avec ma famille, des amis ou seule : concerts, dégustations, boutiques celtiques, quai du livre et déambulations dans les allées poussiéreuses, un Breizh Cola (ou une bière) à la main… OK, OK, je sais, vous n’êtes pas venus pour entendre ça, tout le monde fait ça, la musique et l’allée de la soif sont le coeur battant de tout festival ! Il faut dire que comme le coq, les bagadoù et l’heure de fermeture des buvettes décident du rythme de vie de Lorient pendant dix jours (j’exagère à peine).
Mais ce qui a, pour moi, rendu ce FIL différent des autres, c’est qu’il a été le premier FIL auquel j’ai assisté depuis le décès de ma grand-mère, une Bretonne s’il en fût, puisque malgré sa naissance dans les années 1930, sa langue maternelle n’était pas le français mais le breton. Artiste de la pâte à crêpes, maître incontestée du gâteau breton (au point que ses voisins lui avaient offert un faux-trophée des Césars pour la remercier et la féliciter), elle a transmis tout ce qu’elle a pu à la génération suivante… excepté la langue. Pourquoi ? Interrogée à ce sujet, elle esquivait : ce n’était « plus l’époque »… Ça « ne servait plus à rien » maintenant, il y avait « trop peu de gens qui parlaient breton »… Quand ses enfants étaient à l’école, le principal était qu’ils apprennent le français, « plus important… »
Puis un jour, après lui avoir posé la question une énième fois, elle répondit brusquement : « Oui, mais moi, je n’avais pas le droit de parler breton ! À l’école, c’était le français, c’est tout. Et pourtant j’aurais bien aimé passer ça ». Sa réponse m’a déchiré le coeur : personne ne devrait jamais être empêché de parler ou de transmettre sa langue, quelle que soit la langue, quelle que soit l’époque ; malheureusement, ce que les gouvernements d’hier ont fait aux langues locales n’est pas différent de ce qui est infligé aujourd’hui aux autres langues de France, comme le créole où l’arabe.
(Précision : Pendant des siècles au Moyen-Âge, le savoir de l’Antiquité romaine et grecque s’est rediffusé sur une Europe en ruines via les traductions que les savants arabes avaient effectuées. De nombreux mots français se sont donc construits sur une racine arabe, comme algèbre, abricot, la chimie, … C’est ce qui fait, avec moult autres choses, que l’arabe est une langue de France. Pour en savoir plus, je vous invite à lire les ouvrages passionnants de la linguiste Henriette Walter, qui sont très bien documentés et accessibles au grand public.)
Pour cette nouvelle édition du FIL, j’avais donc deux principaux objectifs : voir la Grande Parade pour observer avec attention les costumes, notamment les détails qui sont difficiles à trouver hors des livres (le dos des vêtements et la façon dont les coiffes sont montées, par exemple), et passer la semaine aux stages d’arts textiles. Fleurs de cire, peinture sur velours, picot bigouden, broderie sur tulle… J’en ai appris plus en cinq jours sur ces arts en danger qu’en une vie entière, grâce à des artisanes passionnées qui chaque jour maintiennent ces arts vivants par leur travail de recherches, de collectage et leur enseignement, et leur donnent un souffle nouveau grâce à leur créativité.

Ce que j’ai appris en une semaine, j’aurais souhaité que ma collection de livres me l’apprenne ; mais malgré toute la science de l’écrit, il y a des choses que seul le geste peut transmettre – preuve s’il en faut de l’importance des professeurs. Il y a des choses qui semblent parfois trop triviales pour être couchées sur les pages glacées d’un ouvrage imprimé, comme l’importance capitale de retirer une fleur artificielle d’un bol d’un coup sec pour faire tomber le surplus de cire fondue, ou la tension idéale du tulle de coton bâti sur une enveloppe kraft au point que celle-ci forme un creux comme une vallée, car le coton se détendra énormément lors du bourrage et de la broderie. Comment la peinture doit être prise avec le bout du pinceau de manière à créer des nuances sur le velours, ou comment piquer dans le « bourdon » (le fil de rembourrage autour duquel on crochète) pour s’assurer que son motif en picot bigouden ne se défasse pas par accident.
Un livre est un professeur imparfait, certes – et pourtant, si les professeures de ces stages sont le premier maillon de la sauvegarde de ces artisanats en danger, les (trop rares) ouvrages traitant de ces sujets ont eux aussi un rôle décisif à jouer, tout comme la sauvegarde des outils et des matériaux associés.
Mais quand tout disparait, que faire ? Les fils traditionnellement utilisés pour le picot bigouden ont presque totalement disparus (je me suis déjà familiarisée avec le sentiment de fébrilité de trouver quelques échevettes du bon fil sur le site de DMC). Le tulle de coton bobin utilisé pour la broderie sur tulle est difficile à dénicher en France ou se trouve au prix de l’or (hélas) et les minuscules gabarits permettant la confection des fleurs de cire sont une denrée rare : faute de pouvoir deviner à quoi sert ce drôle d’objet qui ressemble à une minuscule poignée de tiroir en bois, il n’est pas rare qu’ils finissent à la déchetterie.
Quant aux livres sur ces techniques, ils sont eux aussi en grand danger, en particulier depuis la disparition de Coop Breizh, l’éditeur-distributeur qui détenait les droits et diffusait la plupart des ouvrages récents.
Même d’occasion, trouver de la documentation relève de l’orpaillage : les stocks rendus aux autrices et auteurs à la fermeture de la Coop Breizh ont fondu comme neige lors de leurs ateliers (c’est dire pourtant le succès et la demande pour ces livres !) ; les bouquinistes commencent à peiner à en trouver ; quant aux rares exemplaires en vente sur internet, il y a parfois de quoi être indignée par le prix pratiqué (jusqu’à 2000 euros sur Amazon – et non, je ne me suis pas trompée d’un zéro ou deux !).
En désespoir de cause, on pense à se tourner vers Gallica, le catalogue d’ouvrages anciens numérisés par les bibliothécaires de la BNF ou au Project Gutenberg ; malheureusement, les ouvrages du domaine public qui auraient pu y figurer ne sont pas encore numérisés – et même s’ils l’étaient, comprendre des instructions de picot bigouden dans la langue de la Belle Époque, à des années-lumières de la précision du vocabulaire technique d’aujourd’hui, peut dérouter même une crocheteuse aguerrie.
Ce que m’a fait comprendre cette semaine, au-delà de l’importance de la transmission et du bonheur d’arriver, à la fin d’une journée de stage, à un résultat aussi petit et significatif qu’une fleur de cire assez fine ou qu’une broderie sur tulle ressemblant au modèle ; au-delà du danger d’une mode qui en une génération détruit tout un savoir-faire, ainsi que ses outils et ses matériaux ; au-delà des préjugés et des partis-pris des élites françaises de la fin du 19ème ou du début du 20ème siècle qui présentaient généralement comme idiot toute langue qui n’était pas le français (sans épargner les langues locales…) ; au-delà de tout cela, j’ai compris à quel point, comme ma grand-mère avec la langue, ce serait quelque chose de terrible si tout ce savoir précieux, ce petit pan de la culture humaine, venait à disparaître.
Partout dans le monde, à toutes les époques, un costume est toujours une fidèle carte d’identité de son propriétaire ; telle usure nous décrit ses gestes, tel ornement ou motif nous révèle son statut social. Un costume, ça peut être vraiment très bavard.
Mais si un jour, nous perdions tout ce savoir ?
Il ne resterait plus alors qu’un grand silence.
D’où l’importance de protéger et de transmettre à la fois les savoirs, mais aussi les techniques, les outils et les matériaux, au plus grand nombre possible – afin de pouvoir s’émerveiller demain encore de la beauté et de la diversité des cultures et des arts.